A MONSIEUR
LE BARON BARCHOU DE PENHOEN
Parmi tous les él?ves de Vendôme, nous sommes, je crois, les seuls qui se sont retrouvés au milieu de la carri?re des lettres, nous qui cultivions déja la philosophie a l'âge o? nous ne devions cultiver que le De viris! Voici l'ouvrage que je faisais quand nous nous sommes revus, et pendant que tu travaillais a tes beaux ouvrages sur la philosophie allemande. Ainsi nous n'avons manqué ni l'un ni l'autre a nos vocations. Tu éprouveras donc sans doute a voir ici ton nom autant de plaisir qu'en a eu a l'y inscrire
Ton vieux camarade de collége,
de Balzac
1840
A une heure du matin, pendant l'hiver de 1829 a 1830, il se trouvait encore dans le salon de la vicomtesse de Grandlieu deux personnes étrang?res a sa famille. Un jeune et joli homme sortit en entendant sonner la pendule. Quand le bruit de la voiture retentit dans la cour, la vicomtesse, ne voyant plus que son fr?re et un ami de la famille qui achevaient leur piquet, s'avança vers sa fille qui, debout devant la cheminée du salon, semblait examiner un garde-vue en lithophanie, et qui écoutait le bruit du cabriolet de mani?re a justifier les craintes de sa m?re.
- Camille, si vous continuez a tenir avec le jeune comte de Restaud la conduite que vous avez eue ce soir, vous m'obligerez a ne plus le recevoir. Écoutez, mon enfant, si vous avez confiance en ma tendresse, laissez-moi vous guider dans la vie. A dix-sept ans on ne sait juger ni de l'avenir, ni du passé, ni de certaines considérations sociales. Je ne vous ferai qu'une seule observation. Monsieur de Restaud a une m?re qui mangerait des millions, une femme mal née, une demoiselle Goriot qui jadis a fait beaucoup parler d'elle. Elle s'est si mal comportée avec son p?re qu'elle ne mérite certes pas d'avoir un si bon fils. Le jeune comte l'adore et la soutient avec une piété filiale digne des plus grands éloges; il a surtout de son fr?re et de sa s?ur un soin extr?me. - Quelque admirable que soit cette conduite, ajouta la comtesse d'un air fin, tant que sa m?re existera, toutes les familles trembleront de confier a ce petit Restaud l'avenir et la fortune d'une jeune fille.
- J'ai entendu quelques mots qui me donnent envie d'intervenir entre vous et mademoiselle de Grandlieu, s'écria l'ami de la famille. - J'ai gagné, monsieur le comte, dit-il en s'adressant a son adversaire. Je vous laisse pour courir au secours de votre ni?ce.
- Voila ce qui s'appelle avoir des oreilles d'avoué, s'écria la vicomtesse. Mon cher Derville, comment avez-vous pu entendre ce que je disais tout bas a Camille?
- J'ai compris vos regards, répondit Derville en s'asseyant dans une berg?re au coin de la cheminée.
L'oncle se mit a côté de sa ni?ce, et madame de Grandlieu prit place sur une chauffeuse, entre sa fille et Derville.
- Il est temps, madame la vicomtesse, que je vous conte une histoire qui vous fera modifier le jugement que vous portez sur la fortune du comte Ernest de Restaud.
- Une histoire? s'écria Camille. Commencez donc vite, monsieur.
Derville jeta sur madame de Grandlieu un regard qui lui fit comprendre que ce récit devait l'intéresser. La vicomtesse de Grandlieu était, par sa fortune et par l'antiquité de son nom, une des femmes les plus remarquables du faubourg Saint-Germain; et, s'il ne semble pas naturel qu'un avoué de Paris p?t lui parler si famili?rement et se comportât chez elle d'une mani?re si cavali?re, il est néanmoins facile d'expliquer ce phénom?ne. Madame de Grandlieu, rentrée en France avec la famille royale, était venue habiter Paris, o? elle n'avait d'abord vécu que de secours accordés par Louis XVIII sur les fonds de la Liste Civile, situation insupportable. L'avoué eut l'occasion de découvrir quelques vices de forme dans la vente que la république avait jadis faite de l'hôtel de Grandlieu, et prétendit qu'il devait ?tre restitué a la vicomtesse. Il entreprit ce proc?s moyennant un forfait, et le gagna. Encouragé par ce succ?s, il chicana si bien je ne sais quel hospice, qu'il en obtint la restitution de la for?t de Grandlieu. Puis, il fit encore recouvrer quelques actions sur le canal d'Orléans et certains immeubles assez importants que l'empereur avait donnés en dot a des établissements publics. Ainsi rétablie par l'habileté du jeune avoué, la fortune de madame de Grandlieu s'était élevée a un revenu de soixante mille francs environ, lors de la loi sur l'indemnité qui lui avait rendu des sommes énormes. Homme de haute probité, savant, modeste et de bonne compagnie, cet avoué devint alors l'ami de la famille. Quoique sa conduite envers madame de Grandlieu lui e?t mérité l'estime et la client?le des meilleures maisons du faubourg Saint-Germain, il ne profitait pas de cette faveur comme en aurait pu profiter un homme ambitieux. Il résistait aux offres de la vicomtesse qui voulait lui faire vendre sa charge et le jeter dans la magistrature, carri?re o?, par ses protections, il aurait obtenu le plus rapide avancement. A l'exception de l'hôtel de Grandlieu, o? il passait quelquefois la soirée, il n'allait dans le monde que pour y entretenir ses relations. Il était fort heureux que ses talents eussent été mis en lumi?re par son dévouement a madame de Grandlieu, car il aurait couru le risque de laisser dépérir son étude. Derville n'avait pas une âme d'avoué.
Depuis que le comte Ernest de Restaud s'était introduit chez la vicomtesse, et que Derville avait découvert la sympathie de Camille pour ce jeune homme, il était devenu aussi assidu chez madame de Grandlieu que l'aurait été un dandy de la Chaussée-d'Antin nouvellement admis dans les cercles du noble faubourg. Quelques jours auparavant, il s'était trouvé dans un bal aupr?s de Camille, et lui avait dit en montrant le jeune comte: - Il est dommage que ce garçon-la n'ait pas deux ou trois millions, n'est-ce pas?
- Est-ce un malheur? Je ne le crois pas, avait-elle répondu. Monsieur de Restaud a beaucoup de talent, il est instruit, et bien vu du ministre aupr?s duquel il a été placé. Je ne doute pas qu'il ne devienne un homme tr?s-remarquable. Ce garçon-la trouvera tout autant de fortune qu'il en voudra, le jour o? il sera parvenu au pouvoir.
- Oui, mais s'il était déja riche?
- S'il était riche, dit Camille en rougissant. Mais toutes les jeunes personnes qui sont ici se le disputeraient, ajouta-t-elle en montrant les quadrilles.
- Et alors, avait répondu l'avoué, mademoiselle Grandlieu ne serait plus la seule vers laquelle il tournerait les yeux. Voila pourquoi vous rougissez! Vous vous sentez du go?t pour lui, n'est-ce pas? Allons, dites.
Camille s'était brusquement levée. - Elle l'aime, avait pensé Derville. Depuis ce jour, Camille avait eu pour l'avoué des attentions inaccoutumées en s'apercevant qu'il approuvait son inclination pour le jeune comte Ernest de Restaud. Jusque-la, quoiqu'elle n'ignorât aucune des obligations de sa famille envers Derville, elle avait eu pour lui plus d'égards que d'amitié vraie, plus de politesse que de sentiment; ses mani?res aussi bien que le ton de sa voix lui avaient toujours fait sentir la distance que l'étiquette mettait entre eux. La reconnaissance est une dette que les enfants n'acceptent pas toujours a l'inventaire.
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