Comment pourrait-on oublier?Mémoires des années de la guerre 1939-1945 - Marian Karczewski

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Notes de bas-de-page

Avant-propos (Stanisław Karczewski)

1 Zawiszyn est un village situé dans la vo?vodie de Mazovie, dans le centre-est de la Pologne. Il se trouve a environ 6 kilom?tres au nord-est de Jadów, 35 kilom?tres au nord-est de Wołomin et 57 kilom?tres au nord-est de Varsovie. Le village est situé pr?s de la rivi?re Liwiec. En 2010, Zawiszyn comptait 511 habitants. A proximité du village se trouve un site historique : un ancien château défensif construit au XVIe si?cle par Mikołaj Zawisza, le staroste de la reine Bona. Aujourd' hui, une chapelle du début du XIXe si?cle et des vestiges de bâtiments manoriaux de la fin du XIXe si?cle, appelés " ośmiorak ", sont présents sur ce site. Zawiszyn se trouve a environ 25 kilom?tres au nord-est de Tłuszcz et a environ 10 kilom?tres au sud-ouest d' Urle.

2 Wojciech Kossak (1856-1942), peintre polonais renommé, spécialisé dans les sc?nes historiques et militaires. Né a Paris, il était le fils du cél?bre peintre Juliusz Kossak et le p?re de l' écrivain Jerzy Kossak, de la poétesse Maria Pawlikowska-Jasnorzewska et de l' écrivaine Magdalena Samozwaniec. Il étudia a l' Académie des Beaux-Arts de Munich et a l' École des Beaux-Arts de Paris. Parmi ses ?uvres les plus notables figurent le " Panorama de Racławice ", qu' il co-créa, et des représentations de batailles napoléoniennes et du soul?vement de novembre. Son travail se caractérise par une profonde maîtrise de la composition et une attention minutieuse aux détails, vecteurs d' expression du patriotisme polonais.

3 Józef Brandt (1841-1915), peintre polonais renommé, particuli?rement reconnu pour ses sc?nes de batailles historiques et sa représentation de la vie militaire du XVIIe si?cle. Né a Szczebrzeszyn, il étudia a Paris avant de s' établir a Munich, o? il devint une figure centrale de la colonie artistique polonaise. Ses ?uvres, caractérisées par un réalisme minutieux et une composition dynamique, illustrent souvent les conflits historiques de la Pologne, notamment les guerres contre les Tatars, les Turcs et les Suédois. Parmi ses toiles les plus cél?bres figurent " Czarniec­ki a Kolding " (1870), " La Bataille de Vienne " (1873) et " Cosaques en marche " (1893). Ses peintures sont conservées dans des musées prestigieux, notamment a Varsovie, Cracovie, Munich et Berlin.

4 Le terme " occupation allemande " appliqué a la Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale peut pr?ter a confusion, car il ne refl?te pas pleinement la complexité de la situation géopolitique de l' époque. Apr?s l' invasion de la Pologne en septembre 1939, le pays fut divisé entre l' Allemagne nazie et l' Union soviétique, conformément aux protocoles secrets du pacte germano-soviétique. L' Allemagne annexa directement les régions occidentales et septentrionales de la Pologne, incorporant des territoires tels que la Prusse occidentale, Poznań et la Haute-Silésie au Reich. Par ailleurs, les territoires orientaux furent occupés par l' Union soviétique, qui annexa environ 201 000 kilom?tres carrés, soit 51,6 % de la Pologne d' avant-guerre. Entre ces deux zones, l' Allemagne établit le Gouvernement général (Generalgouvernement) sur les terres restantes, incluant des villes comme Varsovie, Cracovie, Radom et Lublin. Cette entité administrative, dirigée par le gouverneur général Hans Frank, n' était pas annexée au Reich, mais servait de zone d' occupation sous contrôle nazi. Ainsi, la Pologne ne fut pas simplement occupée, mais plutôt démembrée et partagée entre deux puissances totalitaires, chacune administrant les territoires conquis selon ses propres politiques et objectifs.

5 Voir le texte de Marian Karczewski o? ce motif sera amplement développé.

Comment pourrait-on oublier ? Mémoires des années de la guerre 1939-1945

1 Au 25, allée Szucha a Varsovie, se trouvait avant la Seconde Guerre mondiale le minist?re des Cultes et de l' Instruction publique de Pologne. Pendant l' occupation allemande, ce bâtiment fut réquisitionné par les Allemands pour y installer le si?ge de la Gestapo a Varsovie. Les étages supérieurs abritaient les bureaux des officiers, tandis que le rez-de-chaussée et le sous-sol étaient utilisés comme cellules de détention et salles d' interrogatoire, o? de nombreux prisonniers polonais ont été torturés. Aujourd' hui, cet immeuble est préservé en tant que Mausolée de la Lutte et du Martyreet il tient lieu de musée commémoratif dédié aux souffrances endurées par les Polonais pendant l' occupation.

1 Jan Karczewski (1889-1951), propriétaire d' une petite fabrique de produits en béton a Zawiszyn, o? il travailla également travaillé pendant la guerre. Apr?s la guerre, il fut garde-barri?re.

2 Gutek, un Volksdeutsch originaire de la région de Cachoubie. Le terme " Volksdeutsch " désigne une personne d' origine ethnique allemande vivant en dehors des fronti?res de l' Allemagne, notamment dans des régions comme la Poméranie orientale, la Silésie ou les Sud?tes. Ces individus étaient souvent perçus comme des traîtres ou des collaborateurs par la population locale pendant et apr?s la Seconde Guerre mondiale. L' inscription sur la liste des Volksdeutsche (Deutsche Volksliste) pendant l' occupation nazie pouvait ?tre volontaire ou forcée, et les motivations variaient, allant de la conviction idéologique a la recherche de privil?ges ou a la simple survie.

3 Kazimierz Tesman (1899-1953), propriétaire d' un magasin local.

4 Paulina Karczewska (1889-1975), épouse de Jan Karczewski, agricultrice.

5 Danuta Karczewska (1922-2005), épouse de Stanisław, employée de bureau.

6 Andrzej Karczewski (né en 1943), fils de Stanisław et Danuta, photojournaliste.

7 Jan Karczewski (1920-1996), fr?re de Stanisław, employé de bureau.

8 Stanisław Karczewski (1912-1979), fr?re de Jan, officier de l' armée polonaise, qui, apr?s la guerre quitta l' armée et travailla comme ingénieur, concepteur de nombreux bâtiments a Varsovie.

9 La liquidation du ghetto de Jadów : l' opération de liquidation eut lieu le 22 septembre 1942. Environ 600 Juifs furent assassinés au cours de cette opération.

10 Horst (?) Stein, Hauptwachmeister, apr?s une tentative d' attentat ratée contre sa vie, fut transféré a Radom, o? il trouva probablement la mort en 1944.

11 Henryk Gąsiorek (1928-1999), voisin de Zawiszyn.

12 Wacław Puchta (1924-1995), voisin de Zawiszyn.

13 Urle se situe a environ 10 kilom?tres au sud-est de Zawiszyn, dans la vo?vodie de Mazovie, en Pologne.

14 Krystyna Smolińska (1925-2012), habitante d' Urle.

15 Halina Tesman (1926-?), habitante d' Urle.

16 Le camp de prisonniers de guerre a Ostrówek Węgrowski, stalag 333, situé sur le site de l' Usine de meubles métalliques et de la Fonderie de fer Morfeusz. Environ 10 a 12 000 prisonniers de guerre soviétiques y trouv?rent la mort.

17 Déraillement d' un train entre les gares d' Urle et de Szewnica : il s' agissait probablement d' une opération menée le 27 avril 1944 par la 2e compagnie " Rudy " du bataillon " Zośka " du Kedyw de Varsovie, soutenue par les cellules locales de l' Armée de l' Intérieur (AK).

18 Henryk Siedlecki (1922-1983), propriétaire d' un atelier de serrurerie a Jadów.

19 Kenkarta (en polonais), kennkarte (en allemand) : carte d' identité délivrée par les autorités allemandes aux habitants du Gouvernement Général. Ces cartes se différenciaient par leur couleur : les cartes grises étaient destinées aux Polonais, les cartes jaunes aux Juifs et aux Roms, et les cartes bleues aux autres catégories de personnes.

Avant-propos

C' était une belle maison en bois, située a Zawiszyn1. Il y avait un grand verger bien tenu qui donnait chaque année de délicieuses pommes de variété " transparente blanche ", des poires et des prunes. Ma grand-m?re avait coutume de sortir le matin pour attendre au portail les enfants, sur leur chemin vers l' école ; elle leur offrait des fruits dont elle avait un plein panier. A la maison, il y avait une biblioth?que bien garnie, une machine a écrire trônait sur le bureau, a côté d' une vitrine qui abritait un gramophone et des disques vinyles, dont un cours audio de a langue française. Je revois encore ma grand-m?re s' affairer aux fourneaux malgré son dos un peu courbé, je revois mon oncle Marian, un homme au regard franc et cordial. Pas loin de chez nous, coulait la Liwiec, une rivi?re aux eaux claires, riches en poissons et en écrevisses. Ses rivages étaient sablonneux, on s' y adonnait volontiers a la p?che et a la baignade. Pas loin de la rivi?re, des vaches pâturaient dans de vastes prés appelés " cercles ". Le vieux gardien de troupeaux ne se faisait pas prier longtemps pour nous raconter ses souvenirs du temps de la Grande Guerre. Chaque été, des convois de gitans cheminaient le long de la rivi?re. J' adorais le spectacle. Leurs attelages et chariots pittoresques me faisaient penser aux pionniers de l' Ouest américain. Leurs chevaux étaient magnifiques, ferrés, au pelage brillant, comme tout droit sortis des tableaux de Kossak2 ou de Brandt3. Le soir, dans les camps gitans, on dansait autour du feu, la musique et les chants se faisaient entendre de loin. Il y avait toujours une marmaille d' enfants bruyants. Les gitans venaient souvent au village, pour échanger leurs produits artisanaux contre de la nourriture. Les gitanes, diseuses de bonne aventure, tiraient les cartes ou encore lisaient les lignes de la main, et elles avaient toujours de la client?le. Mais, la présence de gitans, bien qu' excitante, inquiétait les villageois qui craignaient pour leurs biens. Et pour cause : apr?s le départ des convois, on découvrait toujours qu' il manquait quelque chose : une poule par-ci, un outil par la...

Au bord de la rivi?re, une petite fabrique d' éléments en béton (cercles de puits, tuiles, dalles, briques...) avoisinait le pont. Avant la guerre, elle appartenait a mes grands-parents, mais les communistes nous en déposséd?rent aussitôt arrivés. Heureusement, elle continuait a fonctionner ; on y fabriquait toujours tout a la main. Le village, entouré de magnifiques for?ts de pin bordées de champs cultivés o? régnaient les pommes de terre et le seigle, était comme immergé dans une quiétude paisible et sereine, qui touchait l' âme.

Notre maison de Zawiszyn était un lieu convivial. Dans la cuisine, il y avait toujours du monde. D' ailleurs, le seul poste de télé du village se trouvait chez nous, et le soir tout le monde venait le regarder. Je suis tr?s attaché au souvenir de cette époque. Des gens bien venaient chez nous, pour chercher conseil, emprunter un peu d' argent, se faire aider a la rédaction d' une lettre formelle ou encore, pour téléphoner. Nous avions un téléphone a manivelle. Il fallait la tourner et, si on avait de la chance, on arrivait a joindre l' opératrice. L' attente était longue, et pour faire passer le temps, on bavardait. C' est ainsi que j' ai pris connaissance de plusieurs histoires curieuses du coin.

Notre église paroissiale se trouvait au village avoisinant, nommé Jadów. Il y avait une épicerie o? l' on vendait les meilleures glaces du monde.

Ce sont des images que je ne pourrai jamais oublier.

Zawiszyn est particuli?rement important pour ma famille : la maison de nos grands-parents, celle o? mon p?re et ses fr?res sont venus au monde et ont grandi. J' aimais beaucoup ma grand-m?re (je n' ai jamais connu mon grand-p?re, qui est mort avant ma naissance). C' était une femme adorable, au grand c?ur, noble, travailleuse et d' une foi profonde. Elle se levait toujours de bon matin et prenait du temps pour dire ses pri?res avant de se mettre au travail. Dans la maison de Zawiszyn, on faisait un signe de croix sur chaque miche de pain avant de la trancher, et avant les repas, on disait le bénédicité. Le Samedi Saint, le curé venait de Jadów pour la cérémonie de bénédiction des paniers de Pâques, selon la tradition polonaise. Tous les habitants du village se rassemblaient chez nous a cette occasion.

Et il y avait mon oncle Marian, un personnage absolument exceptionnel. C' était mon parrain, le fr?re de mon p?re. Il travaillait a la Coopérative communale de Zawiszyn. Il ne parlait pas souvent de ce qu' il avait vécu pendant la guerre, mais tout le monde savait qu' il avait vécu des choses affreuses. Qu' il f?t toujours en vie, tenait du miracle. Dans ces rares moments o? il décidait de nous dire quelque chose sur son passé, il ajoutait, pensif : " Est-il possible d' oublier ? ".

La réponse a cette question, le lecteur la trouvera dans les pages de son livre. Non, il n' est pas possible d' oublier. Nul ne le pourrait, nul ne le saurait. Les souvenirs de la guerre ont profondément marqué Marian. Ils revenaient le hanter la nuit, le privant de sommeil. Je me souviens du son de sa toux (il fumait comme un pompier). Quand il n' arrivait pas a dormir, il se mettait a écrire. Dans le silence de la nuit, je l' entendais taper a la machine. Je peux dire que j' ai assisté a la naissance de son livre de mémoires, le récit dramatique de ses aventures du temps de la guerre.

Je pense souvent a mon oncle, a l' histoire de sa vie. Avant la guerre, il menait une existence paisible et heureuse : enfance au sein d' une famille soudée, des parents qu' il adorait, fr?res et s?urs, cercle d' amis... et cette idylle a été détruite du jour au lendemain. Marian n' avait que dix-sept ans quand la guerre a éclaté. Il refusait de vivre sous l' occupation allemande4, il voulait se battre pour la Pologne libre. Il a tout de suite entrepris de nouer des liens avec des organisations de la résistance, et ça a marché : il est devenu agent secret au service du renseignement, sous les ordres de Ludwik Kalkstein, au sein de son groupe " Hanka ". Le jeune garçon avait pour mission d' observer les mouvements de l' armée allemande, les transports ferroviaires et l' activité a l' aéroport de Zawiszyn. Il écrivait des rapports et il les transmettait aux agents de liaison. Lors de ses déplacements a Varsovie, il a fait connaissance d' Eugeniusz Świerczewski et de Blanka Kaczorowska et ils sont devenus de proches collaborateurs. Suite a l' emprisonnement de Kalkstein par la Gestapo, Marian a d? couper tout contact avec la résistance. Il a évité de justesse l' arrestation et a réussi a s' enfuir, mais finalement, il est tombé entre les mains de l' ennemi. Il a été incarcéré a la prison de Pawiak a Varsovie, et interrogé brutalement dans les quartiers de la Gestapo au 25, Allée Szucha. Il a su garder le silence et n' a livré aucune information. Cependant, il a compris aussitôt qu' il avait été lui-m?me trahi : un jour, lorsque des officiers SS le conduisaient en cellule, il a vu, au fond d' un couloir, le commandant en chef du groupe " Hanka ", Ludwik Kalkstein5. Ce dernier ne se trouvait pas la en tant que prisonnier, bien au contraire, tout portait a croire qu' il était libre et travaillait pour les Allemands de son propre gré ! C' était un souvenir particuli?rement douloureux pour mon oncle. La plus horrible trahison... L' image de Kalkstein en compagnie des Allemands l' a hanté jusqu' a la fin de ses jours. Il n' a jamais su répondre a la question de savoir comment une telle chose avait pu se produire.

Apr?s son arrestation, il s' est retrouvé dans un monde o? régnaient souffrance, désespoir et mort. Il était toujours incarcéré a la Pawiak, quand les Allemands ont entrepris l' évacuation de la prison. Les détenus ont été entassés dans des wagons a bestiaux et expédiés au camp de concentration de Gross-Rosen. Marian est parti avec le dernier transport, le 30 juillet 1944. Au camp, il a été dépouillé de tout, jusqu' a son identité. Aux yeux des Nazis, il n' était désormais qu' un numéro, le 11958. Ce numéro, il n' a jamais pu l' oublier. Au camp, la mort faisait rage. Les compagnons de Marian mouraient un par un dans d' atroces souffrances. La mort n' a pas épargné Charles Clavey, un Français avec qui il s' était lié d' amitié grâce a sa connaissance de la langue française. Apr?s la guerre, il a guetté une occasion d' aller en France a la recherche des proches de son camarade. Il a fini par réaliser son r?ve : il a retrouvé les Clavey. Par la suite, les deux familles sont restées en contact.

Apr?s sa libération, Marian est rentré a Zawiszyn pour vivre avec sa m?re, devenue veuve. Il a été embauché a la Coopérative communale de Jadów. Sa grand-m?re l' attendait a chacun de ses retours du travail, et lorsqu' il arrivait enfin a la maison, elle l' accueillait avec une tendresse maternelle.

Marian était un homme aimé et respecté, entouré d' amis qu' il voyait souvent pour des parties de cartes ou d' échecs. Je me souviens tr?s bien de ces soirées. C' est mon oncle qui m' a appris a jouer au bridge et aux échecs. Il venait réguli?rement voir mon p?re a Varsovie. Les fr?res étaient tr?s liés. Tous les deux lecteurs acharnés et anciens combattants de la résistance, ils pouvaient discuter pendant des heures, et moi, j' adorais les écouter. Ils parlaient souvent politique, et a les entendre, je comprenais a quel point ils aimaient notre patrie et combien ils se faisaient de souci pour nos compatriotes et notre pays.

Mon oncle ne parlait gu?re des horreurs qu' il avait vécues au camp de concentration. Pendant longtemps, il préférait tenir ces souvenirs a l' écart, tellement ils étaient terrifiants pour lui. Dans ces rares moments o? il se résolvait a les évoquer, il finissait toujours par dire que c' étaient des choses que nul ne pourrait oublier.

Le choix du titre pour son livre de mémoires ne saurait donc étonner.

Le souvenir de Kalkstein a hanté mon oncle jusqu' a la fin de ses jours. Il ne m' en a jamais parlé, mais il s' est confié a mon p?re. Une question le tourmentait : pourquoi son commandant était devenu un traître, un collaborateur de la Gestapo. Il se remémorait le moment o? il avait vu Kalkstein côte a côte avec des Allemands, dans le bureau de la Gestapo, Allée Szucha. Était-ce un simple concours de circonstances ou toute autre chose ? S' il s' agissait d' une mise en sc?ne, quel était son but ? Marian ne cessait de chercher des informations sur son ancien commandant. Il conservait des coupures de presse. Il a réussi a accéder au contenu de ses dépositions devant le tribunal. Apr?s de longues années d' efforts, il a finalement localisé Kalkstein. Il a voulu lui parler et a obtenu un entretien avec lui. De retour a la maison, Marian a tout raconté a la famille. Je me souviens combien il a été choqué par la fausseté de Kalkstein. Leur rencontre s' est achevée sur une sc?ne compl?tement absurde : Kalkstein a voulu emprunter une somme d' argent a mon oncle...

L' histoire dramatique de mon oncle pourrait servir de scénario a un film de guerre captivant. Son livre constitue un témoignage fondamental de l' histoire de la Seconde Guerre mondiale vue a travers les yeux d' un Polonais comme les autres. Il dépeint avec justesse l' ambiance funeste de ces jours tragiques. C' est un récit qui apporte une réponse on ne peut plus claire a la question de savoir qui étaient les bourreaux et qui étaient les victimes. Une voix importante qui doit se faire entendre aujourd'hui, dans le contexte des débats sur le sens et la valeur du patriotisme.

C' est incroyable combien cet homme a traversé d' épreuves a un si jeune âge, en l' espace de ces quelques années, et de combien de drames il a été témoin. Aussi ses mémoires ne sont-elles pas une lecture facile. Moi-m?me, j' avoue avoir été profondément bouleversé par le tableau des innombrables atrocités dépeintes dans son livre. Les sc?nes de liquidation du ghetto de Jadów sont d' une brutalité saisissante. Marian décrit avec précision la cruauté inhumaine des criminels allemands qui ont fait vivre un véritable enfer aux habitants juifs de la ville. Beaucoup de ces gens étaient des amis de ma famille, et voir les occupants allemands s' acharner sur eux sans pouvoir rien faire pour les aider, était un vrai cauchemar. Je n' oublierai jamais ce que mon oncle Marian nous a raconté a propos du jour o? il s' était rendu a Jadów a vélo. Il avait été témoin d' une marche de la mort : les Juifs de Jadów avaient été forcés par les Allemands a courir, au mépris de leur vie, jusqu' a la gare de Łochów, o? ils avaient été entassés dans des wagons a bestiaux et expédiés au camp de Treblinka. Marian a vu des centaines de personnes mortes sur la route, suite aux brutalités des Allemands. Il n' a jamais pu oublier la terreur et l' impuissance qu' il avait ressentie ce jour-la. Je repense souvent a toutes ces horreurs que Marian a vécues et dont il a été témoin. Ça va sans dire que j' appartiens a une génération de chanceux : nous n' avons pas, jusque-la, connu la guerre. Le livre de mon oncle m' est particuli?rement cher. Écrit par quelqu' un de tr?s proche, un membre de ma famille qui a été présent dans ma vie depuis toujours, l' homme qui me faisait toujours penser a la maison de mes a?eux, celle qui me manque énormément. C' est ici que je venais passer mes vacances, depuis tout petit. C' est ici qu' on avait coutume de se réunir pour Noël, Pâques et d' autres jours de f?te. C' est ici qu' on se rendait tous pour vivre ensemble, en famille, les moments importants pour nous. J' y ai reçu mes premi?res leçons de patriotisme. Certes, l' histoire de mon oncle Marian était la plus dramatique, mais mon p?re aussi a combattu les occupants. Dans ma famille, la tradition de lutter pour la défense de la liberté de la patrie et de résister face aux envahisseurs se transmettait de génération en génération. C' est également a Zawiszyn, grâce a l' exemple de ma grand-m?re, que j' ai pu comprendre ce qu' était une foi religieuse profonde et sinc?re. Je suis persuadé que la maison de Zawiszyn, son ambiance dont je me suis imprégné, ses habitants et les valeurs qu' ils partageaient ont eu une profonde influence sur ma vie.

Peu avant sa mort, mon oncle Marian a vendu la maison familiale de Zawiszyn. Il redoutait la solitude, aussi a-t-il décidé de s' installer aupr?s de sa famille. Il r?vait de pouvoir flâner dans les rues de Varsovie a la recherche de ses souvenirs de jeunesse. Malheureusement, il est mort peu apr?s son installation dans la capitale. Bien des années ont passé depuis sa mort (il est décédé en 1993), mais je me souviens toujours du temps o? nous étions tous ensemble, en famille. Je revois dans mes r?ves la maison de Zawiszyn, mon oncle Marian et ma grand-m?re. Je repense souvent aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale et a tout ce que mon oncle a vécu.

En guise de conclusion, je voudrais m' adresser encore une fois a mon cher oncle Marian :

" Tu demandais s' il était possible d' oublier tout cela... Eh bien, non. Nul ne pourrait l' oublier ".

Stanisław Karczewski

Introduction

L' idée de consigner par écrit mes souvenirs du temps de la Seconde Guerre mondiale me traversait souvent l' esprit, mais elle n' a véritablement m?ri que le jour o?, en larmes, je me suis retrouvé au Mausolée de la Lutte et du Martyre dans l' Allée Szucha1 (Il s' agissait du m?me bâtiment o? j' avais été amené menotté en 1944). C' est la que j' ai pris la décision de sonder ma mémoire et de faire face a toutes les horreurs que j' avais vécues et dont j' avais longtemps essayé de chasser les souvenirs. Le m?me jour, j' ai passé la soirée en compagnie de quelques amis. A un moment, l' un d' eux m' a surpris en s' adressant a moi : " Tu dois avoir vécu pas mal de choses pendant la guerre. Pourquoi tu ne veux pas en parler ? ". Il devenait clair que je ne pouvais, ni ne voulais plus me taire. Apr?s un instant de réflexion, j' ai pris la parole :

- Il y a des expériences qu' aucune langue humaine ne pourrait rendre de façon fid?le. Il en est ainsi parce que toute expérience est unique. Le temps, les circonstances et bien d' autres variables, jusqu' aux plus subtiles, décident du caract?re de l' expérience et de son impact sur nous. Je ne trouverai jamais les mots pour décrire les plus sombres moments que j' ai vécus, et me faire comprendre. Comment faire comprendre toute la profondeur de ce murmure suppliant " de l' eau ! ", a ceux qui n' ont jamais connu une soif si dévorante qu' elle en fait perdre la raison ? Comment donner une idée de la panique qui poussait a crier " De l' air ! ", a ceux qui n' ont jamais été enfermés, des jours durant, dans un wagon a bestiaux, entassés au milieu d' une foule compacte - ou plutôt d' un amas de corps - malades, agonisants, ou déja morts et en décomposition, sans m?me une fen?tre ouverte pour laisser entrer une bouffée d' air ?

Apr?s la guerre, une connaissance, déportée a Ravensbrück au début du mois d' ao?t 1944, m' a raconté l' expérience la plus difficile qu' elle ait vécue. Dans la nuit, les femmes debout au milieu du camp aperçurent des ombres rampantes se dirigeant vers elles, plus semblables a des spectres qu' a des ?tres humains, implorant d' une voix déchirante : " du pain ! ". Comment traduire ce murmure, porteur a la fois de souffrance physique, de reproche et de plainte, a ceux qui n' ont jamais connu les limites de la résistance humaine a la faim ?

Il est difficile de parler d' expériences qui ne peuvent ?tre comprises que par les initiés. D' ailleurs, chacun de nous qui a connu les horreurs de la guerre, les a vécues a sa façon.

Chapitre I

Je ne me suis levé qu' autour de dix heures. La pile d' instructions du service de renseignement, que j' avais passé toute la nuit a recopier a la machine jusqu' a trois heures du matin, reposait a présent dans le tiroir de mon bureau. Je venais juste de faire ma toilette, quand j' ai aperçu, depuis la fen?tre de la cuisine, cinq gendarmes allemands approcher la maison. Ils se dirigeaient vers le portail d' entrée, mais je n' ai pas trouvé cela inquiétant : il n' y avait rien d' inhabituel dans leur comportement. Debout a la fen?tre, je me demandais quelle pouvait bien ?tre la raison de leur visite. Je n' ai rien vu venir ; l' un des Allemands appuyait déja sur la poignée de la porte, et moi, je n' ai m?me pas songé aux papiers que j' avais fourrés, a l' aube, dans le tiroir de mon bureau, apr?s avoir passé la nuit a travailler dessus. Comment expliquer mon insouciance ? En fait, excepté pendant les deux premiers mois de l' occupation, je n' ai jamais, vraiment jamais rien apporté a la maison qui aurait pu éveiller les soupçons de l' ennemi et mettre en danger ma famille. Et pour cause : il y avait des Allemands qui logeaient chez nous, a l' étage. D' abord, nous avons été obligés de loger des officiers, et au moment dont je parle, des civils, des Allemands employés dans les ateliers mécaniques construits pr?s de notre maison. C' était donc la premi?re fois que j' avais osé utiliser notre machine a écrire pour recopier des documents pour mon activité clandestine. Apr?s avoir fini de taper, j' ai simplement fourré les feuilles écrites et les calques dans un tiroir du bureau qui fermait a clef, apr?s quoi j' ai tourné la clef sans y penser et je l' ai glissée dans ma poche. J' étais fatigué. Je voulais dormir quelques heures avant de partir a Jadów pour remettre les documents a un officier de liaison. Je n' avais pas pensé une seconde a les cacher a l' extérieur de la maison...

Débarqués dans la cuisine, les gendarmes m' ont salué assez poliment, un en polonais, les autres en allemand. Face a cinq Allemands, j' ai senti mon courage décliner.

- Votre nom ?

Le gendarme aux cheveux roux, et au visage parsemé de taches de rousseur, parlait un polonais presque impeccable.

- Karczewski.

Je me souviens que ma voix a lég?rement tremblé.

- Vos papiers, s' il vous plaît.

- J' ai laissé ma veste dans la chambre, les papiers sont dans la poche. Chose curieuse : je ne devinais toujours pas la raison de leur visite.

La maison était assez spacieuse : au rez-de-chaussée, il y avait la cuisine, la salle a manger et trois chambres. Trois des gendarmes ont traversé la salle a manger et sont entrés dans la chambre avoisinant celle o? j' avais travaillé pendant la nuit et, a cet instant, ils ont visiblement commencé a perquisitionner celle-ci.

C' est a ce moment-la que j' ai compris ce qu' ils cherchaient.

La panique m' a saisi. Maîtrisant avec difficulté le tremblement de mes mains, j' ai sorti de la veste posée sur la chaise les documents demandés. Du coin de l' ?il, j' observais a travers la porte entrouverte les trois gendarmes qui fouillaient la pi?ce a côté. L' un d' eux sortait les livres de la biblioth?que, et, en les pliant lég?rement, les feuilletait avec le soin méthodique typique des Allemands, comme s'il cherchait quelque chose qui pouvait ?tre une feuille de papier. Le deuxi?me s' est introduit dans mon laboratoire de photographe-amateur. Il regardait les photos et déchirait les boîtes contenant du papier photographique. Le troisi?me s' est employé a éventrer le tiroir de la table. Il lisait tout ce qui s' y trouvait - des lettres, des notes gribouillées sur des feuilles volantes, mes cahiers d' école.

Un seul regard m' a suffi pour comprendre la situation. Ce n' était qu' une question de minutes avant qu' ils ne tombent sur le tiroir fermé a clef, celui qui contenait les documents qui allaient me compromettre. Je ne savais pas quoi faire. J' étais comme paralysé, dans l' attente de l' inévitable. A ce moment-la, mon fr?re Janek1 a fait irruption dans la pi?ce. Il travaillait pr?s de Brześć et était venu a la maison pour profiter de quelques jours de congé.

Bien que surpris par la présence des gendarmes, il a su garder son calme.

- Bonjour, a-t-il dit posément.

- Qui ?tes-vous ? Vos papiers, monsieur !

Le gendarme aux cheveux roux, du nom de Gutek2, a étudié les papiers que mon fr?re lui avait donnés. Il est tombé sur un certificat dans lequel il a lu que le congé de mon fr?re avait pris fin la veille, et il s' est mis a l' interroger avec suspicion. Pourquoi était-il toujours a la maison, et pas au travail ? Mon fr?re s' expliquait comme il pouvait, et moi, je ne quittais pas des yeux l' uniforme bleu dans la pi?ce a côté. C' est a ce moment-la que j' ai vu le gendarme tirer sur la poignée du tiroir fatal. Je le regardais, figé par la peur. Il a tiré, il a réessayé plus fort, toujours sans effet. Enfin, il s' est penché pour regarder a travers la fente, et ce geste m' a arraché a mon engourdissement. Il fallait que je me sauve, c' était maintenant ou jamais ! Cette idée m' a traversé l' esprit tel un éclair. J' agissais comme un félin qui, juste avant de bondir, cherche a endormir la vigilance de son entourage en prenant le masque d' un calme apparent. Mine de rien, d' un geste qui se voulait nonchalant, j' ai ramassé mes papiers d' identité sur la petite table et je les ai mis dans ma poche. Les gendarmes, toujours occupés a interroger mon fr?re, n' ont rien remarqué. J' ignore, d' ailleurs, pourquoi j' ai fait ça : je savais pertinemment que ces papiers n' auraient désormais aucune valeur. D' un pas lent et prétendument détendu, je me suis dirigé vers la porte menant a la salle a manger. Sur le seuil, je me suis arr?té un instant. L' un des gendarmes me tournait le dos, l' autre regardait de côté. J' ai croisé les bras dans mon dos, comme dans l' intention de faire les cent pas pour tuer l' ennui. Mon c?ur battait la chamade, et j' avais mal au visage a force de feindre le calme. En gardant un ?il sur le gendarme qui parlait avec mon fr?re, je me suis éloigné a pas de loup. Le c?ur lourd, la peur aux trousses, mais retenu en m?me temps par une force extraordinaire, et probablement inconsciente, celle de la raison, j' ai franchi lentement le seuil et, apr?s un instant, je me suis trouvé hors de la vue des gendarmes. Avançant déja plus rapidement, j' ai traversé la salle a manger, le tapis étouffait le son de mes pas. J' étais tout ou?e. J' avais les nerfs tendus a l'extr?me. Si l' on m' avait crié " halt ", j' aurais sans doute eu une crise cardiaque. Mais, rien de tel ne s' est produit. En traversant la cuisine, je suis tombé sur ma m?re. Terrifiée, elle me regardait sans mot dire. Je l' ai serrée dans mes bras, je lui ai chuchoté a l' oreille " Je dois partir ", et d' un bond, j' ai gagné le porche. Je regarde a gauche, a droite : personne a vue d' ?il. Je sens comme des ailes me pousser dans le dos. Je fonce vers le portail et en quelques secondes, je suis de l' autre côté, me précipite vers la grange, saute par-dessus la clôture pour disparaître parmi les bâtiments de ferme de nos voisins. Quelques instants apr?s, je traverse le chemin du village pour faire irruption dans le magasin. Le patron me regarde, stupéfait. Je lui lance : " Monsieur Tesman3, je dois me sauver. Les gendarmes... ". Je m' arr?te un moment, dans l' attente d' une réaction, d' un conseil ou de quelques mots de réconfort. Je me sens tellement seul... Je ne sais pas quoi faire, et je n' ai pas le temps d' hésiter. Dois-je courir a travers les champs, pour mettre le plus de distance possible entre moi et les Allemands ? Ou plutôt me cacher dans un grenier, une cave, ou une porcherie ? A la maison, les gendarmes ont certainement ouvert le tiroir. Ils savent déja tout, et ils ont remarqué mon absence ! Je n' ai pas de temps a perdre. Je me précipite dans la cour, et, pour une deuxi?me fois ce jour-la, je saute par-dessus la clôture. Je me retrouve dans un pré. Je le traverse en courant a toute allure, j' emprunte un sentier qui m?ne a travers les champs dans la direction du village voisin du nom de Starowola, derri?re lequel s' étend la lisi?re sombre de la for?t. Je continue a courir. Je sais qu' on ne peut pas m' apercevoir depuis chez moi car les maisons du village bloquent la vue. Mais, si je veux disparaître dans l' ombre salutaire de la for?t, je dois encore couvrir une distance de plusieurs centaines de m?tres.

Le temps est magnifique, c' est une journée calme et ensoleillée, ce que je remarque a peine. Au milieu des champs, il y a une cabane. J' enl?ve ma veste, je l' accroche a la clôture. Je me saisis du râteau que je trouve rangé contre le mur, je le mets sur mon épaule, et, d' une démarche tranquille et posée, je me dirige vers la lisi?re de la for?t. Je marche, entouré par le silence. L' envie me ronge de me retourner pour voir si l' on me poursuit, mais je continue a fixer du regard la for?t salutaire. Encore cent cinquante m?tres a franchir... encore cent... je ne peux plus me retenir et je jette un coup d' ?il par-dessus mon épaule : il n' y a personne derri?re moi. Aussitôt, je me mets a courir a toutes jambes. Aussi vite que me le permettent mes jambes, mon c?ur et mes poumons. Je sais qu' une fois caché derri?re les arbres, je serai hors du danger immédiat : les gendarmes n' ont pas de chiens. Enfin ! Je m' écroule sur le sol. Je suis libre.

Maintenant, avec la vaste étendue des champs me séparant du village, je ne craignais pas que l' on me rattrape. Il me fallait regagner mes esprits et analyser calmement la situation. En effet, aucun danger immédiat ne me menaçait plus. Mais, qu' en était-il des miens, restés a la maison ? Les gendarmes ne lâcheront plus Janek. Vont-ils laisser ma m?re4 tranquille ? Que feront-ils de ma belle-s?ur Danka5 et de son petit Andrzej6, un garçonnet de deux ans ? Ils étaient tous les deux sortis pour jouer dans le jardin. Mon p?re7 était parti a Radzymin pour affaires, mais il devait rentrer le soir. Seul mon fr?re Stach8 était en sécurité : il se trouvait a Małaszewice pr?s de Terespol.

Derni?rement, les gens parlaient de plus en plus souvent des cruelles répressions infligées par les Allemands aux familles des personnes engagées dans la lutte du côté de l' État polonais clandestin. Ils encerclaient la demeure du malchanceux qui avait été démasqué, ils prenaient les b?tes, les provisions, et tout ce qui avait de la valeur a leurs yeux : machines, outils de ferme, parfois m?me de la literie. Ils enfermaient les habitants a l' intérieur et mettaient le feu aux bâtiments. Les gens mouraient dans les flammes, et ceux qui avaient sauté par la fen?tre étaient fusillés sur place. Ce n' étaient pas des histoires sans fondement : les Allemands avaient déja perpétré de tels crimes dans le voisinage. Les bourreaux, c' étaient les gendarmes du poste de Tłuszcz, les m?mes qui se trouvaient chez moi a ce moment-la. A partir du moment o? ils s' étaient vu accorder la permission de faire de la chasse aux Juifs en tout lieu et tout moment, ils se firent connaître pour leur cruauté sauvage.

Apr?s avoir liquidé le ghetto de Jadów9, apr?s avoir capturé et assassiné tous les Juifs qui se cachaient dans les bois et dans les granges, ils s' employ?rent a massacrer les Polonais. Tuer devint leur sport favori. Un sport peu exigeant : pour y exceller, il ne fallait ni conserver une bonne forme physique ni renoncer a la vodka. Il y avait parmi eux un vrai monstre, un type sadique d' une cruauté au-dela de toute mesure, un nommé Stein10. Il aimait a se plaindre en disant qu' il avait toujours du mal a dormir la nuit s' il n' avait tué quelqu' un la veille.

Accroupi dans l' herbe, j' ai serré mes tempes entre mes mains. Je ne comprenais pas comment j' avais pu me montrer aussi imprudent. Ce moment d' étourderie absolument injustifiable risquait de co?ter cher a mes proches. C' était par ma faute s' ils se trouvaient maintenant a la merci des gendarmes.

J' ai jeté un regard paniqué en direction du grand paratonnerre qui dominait le village. Ma maison familiale se trouvait juste a côté. J' ai retenu ma respiration, comme si je m' attendais a voir des flammes et de la fumée. Pouvais-je faire quoi que ce f?t pour sauver ma famille ? Si je me remettais entre les mains des gendarmes, cela servirait-il a quelque chose ? Allaient-ils épargner ma famille si je me rendais ? Mon Dieu ! Que je devais-je faire ? Et si les gendarmes n' avaient rien trouvé du tout ? Dans ce cas, mon évasion leur paraîtrait suspecte, mais au moins, ils laisseraient ma famille tranquille.

Il était déja midi passé, quand j' ai remarqué la silhouette bien famili?re de Gąsiorek11 qui marchait en direction de la for?t. Je ne comprenais pas pourquoi il traînait les pieds. J' étais s?r qu' il apportait d' importantes nouvelles.

- Vous pouvez rentrer chez vous, a-t-il dit quand je me suis précipité vers lui.

- Qui vous l' a dit ?

- Votre fr?re Janek est venu acheter de la vodka et votre m?re vous a cherché partout au village. C' est le patron du magasin qui lui a dit que vous ?tes parti dans la for?t. Il paraît que les gendarmes tiennent a vous faire savoir que tout va bien, vous pouvez rentrer a la maison et prendre un verre avec eux.

- Mais personne ne leur a dit que je me trouvais ici ?

- Non, votre m?re leur a dit qu' elle n' avait aucune idée o? vous étiez passé. Et vous-m?me ?tes le mieux placé pour savoir si vous pouvez rentrer chez vous.

Je me suis dit qu' au moins pour le moment, ma famille était hors de danger. Nous avions évité le pire. Mais il n' était pas question que je remette les pieds chez moi. J' ai demandé a Gąsiorek de s' assurer que les gendarmes étaient bien partis et d' indiquer a mon fr?re l' endroit o? je demeurais caché, pour que l' un des deux puisse venir me chercher quand tout redeviendrait calme. J' étais soulagé. Dieu seul savait ce qui se serait passé si mon fr?re n' était pas entré dans la pi?ce o? je me trouvais, acculé par les gendarmes.

C' est a ce moment-la, en me remémorant le débarquement inattendu des gendarmes chez moi, que je me suis posé pour la premi?re fois la question du pourquoi de leur visite. Était-ce une pure co?ncidence ou avais-je été dénoncé ? Je ne savais pas trancher. D' un côté, je doutais que ça ait pu ?tre un simple concours de circonstances : de toute évidence, les gendarmes savaient ce qu' ils devaient chercher chez nous, ils avaient aussi tout de suite commencé a fouiller la biblioth?que et mon bureau. D' un autre côté, si ça avait été une opération ciblée contre la résistance, ils auraient encerclé la maison, pour s' assurer que personne ne s' enfuie. Je ne connais toujours pas la vraie raison de leur débarquement, mais apr?s avoir passé en revue les événements de cette journée, je crois que j' ai trouvé l' explication la plus plausible de cette énigme : comme je l' ai mentionné plus haut, il y avait des Allemands chez nous, des civils qui travaillaient au garage mécanique. Ils logeaient a l' étage de la maison et la nuit, ils devaient m' entendre taper. La machine était imposante, et je devais taper assez fort pour imprimer plusieurs copies du texte a la fois. Le lendemain matin, les gendarmes de Tłuszcz étaient venus au garage, pour faire réparer leur auto, et peu apr?s ils sont repartis pour aller directement chez moi. C' est Wacek Puchta12, mécanicien au garage et mon voisin qui me l' a confirmé plus tard. Probablement, lorsque les gendarmes étaient venus pour faire réparer la voiture, l' un de nos locataires leur a soufflé a l' oreille : " Le dénommé Karczewski a tapé a la machine toute la nuit. Allez jeter un coup d' ?il pour voir a quoi il s' emploie, pendant que vous y ?tes ". Compte tenu des circonstances, cette version des faits paraît la plus plausible.

A la tombée du soir, Gąsiorek est revenu.

- Ils sont bien partis, m' assura-t-il.

- Ont-ils emmené quelqu' un ?

- Non, personne.

J' ai senti le poids qui pesait sur mon c?ur disparaître. Nous sommes partis ensemble en direction du village. Mon fr?re est venu a ma rencontre jusqu' a la ferme de Gąsiorek. Il m' a raconté ce qui s' était passé a la maison apr?s ma fuite : un assez long moment s'était écoulé depuis que je m' étais sauvé, avant que les gendarmes qui continuaient a fouiller ma chambre ne demandent a Gutek o? j' étais. Et la, tout de suite, ce fut le tumulte. L' un des gendarmes est resté pour surveiller mon fr?re, les autres se sont précipités dehors pour m' attraper, mais en vain. De retour a la maison, ils ont changé de ton. Ils ont demandé tr?s poliment a ma m?re s' il était possible de manger quelque chose et de boire un verre.

- Sans probl?me, leur répondit-elle. Mais d' abord, il faut qu' on aille chercher de la vodka et de la charcuterie au village.

- Allez-y, et si vous tombez sur votre fils, dites-lui de rentrer a la maison. Nous ne lui en voulons pas.

Maman est donc partie au village pour faire les courses, et elle a demandé a mon fr?re d' aller chercher de la vodka au magasin. A un moment, il a voulu profiter de la situation et se sauver a son tour, mais il a décidé que ce serait plus raisonnable de rentrer. Il ne savait pas ce que les gendarmes cherchaient et s' ils avaient trouvé quoi que ce soit de louche. S' il disparaissait, il deviendrait lui aussi suspect. Les gendarmes ont vidé toute une bouteille de vodka a nos frais ; du coup, leur humeur s' est améliorée et ils se sont mis a raconter des blagues en ricanant. Avant de partir, ils ont laissé entendre que j' avais fait une grosse b?tise, parce qu' une telle fuite provoquait des soupçons absolument inutiles qui agiraient a mon détriment. L' un d' eux a affirmé qu' il connaissait mon p?re et qu' il regrettait ne pas l' avoir rencontré ce jour-la. Ils ont remercié gentiment pour le repas, ils ont pris congé et sont retournés au garage. Peu apr?s, ils sont remontés dans la voiture et repartis dans la direction de Tłuszcz.

J' ai expliqué a mon fr?re l' endroit o? se trouvaient les documents que j' avais tapés la nuit, et il est reparti. Il ne me restait qu' a attendre son retour. Ce n' était pas facile. Dans un geste de compassion, Gąsiorek est allé chercher une bouteille d' eau-de-vie dans un recoin de sa demeure. Il a rempli deux verres et m' en a tendu un, en bredouillant :

- A la vôtre, monsieur Marian. C' est peut-?tre la derni?re fois... Aussitôt que j' ai vu mon fr?re revenir, je lui ai lancé :

- Et alors ?

- Rien.

- Tu as regardé partout ?

- Oui, mais je n' ai rien trouvé. Par contre, je me souviens que l' un des gendarmes a emporté une liasse de papiers avec lui.

Cela expliquait tout. Les gendarmes en savaient sur moi plus qu' il ne fallait. J' étais fichu. Tomber entre les mains des Allemands signifiait désormais une mort certaine. Qui plus est, une mort horrible, apr?s des heures, voire des journées, de tortures infligées lors des interrogatoires. M?me si la victime torturée a déja dit tout ce qu' elle savait, les bourreaux continuent tout de m?me a l' interroger. Dans ce type de situation, la meilleure chose qui puisse arriver au prisonnier, c'est que ses tortionnaires lui ass?nent quelques coups suffisamment violents pour le tuer plus vite qu' ils ne l' auraient souhaité. Entre camarades, on se disait souvent que si l' un de nous était pris par les Allemands, il ferait tout pour s' évader. Dans ce cas, il y avait au moins un pour cent de chances que la fuite réussisse, et presque cent pour cent de certitude d' éviter la torture. Mieux vallait ?tre exécutés sur place. C' était facile a dire, mais en réalité, qu' est-ce que nous en savions ? Choisir la mort, cela n' allait pas de soi. M?me dans la situation la plus désespérée, et souvent contre toute logique, on s' accroche a la moindre étincelle d' espoir et on refuse de la laisser s'éteindre.

Je savais avec certitude que les Allemands ne laisseraient en paix ni moi, ni les miens. Ils ont mis la main sur les preuves de mon implication dans la résistance, mais ce n' était qu' un demi-succ?s. Maintenant, c' est moi qu' ils voulaient. Je comprenais parfaitement pourquoi ils n' avaient pas br?lé la maison ni fusillé ma famille. Ils savaient qu' apr?s cela, je ne serais plus jamais revenu. Par contre, s' ils se retiraient pour surveiller la maison discr?tement, ils avaient toutes les raisons d' espérer que je refasse surface et tombe dans le pi?ge qu' ils m'auraient tendu.

Il ne me restait qu' a dire au revoir a Gąsiorek et a mon fr?re. J' ai demandé a ce dernier d' embrasser pour moi mes parents, je lui ai indiqué l' endroit o? j' avais prévu de me planquer pour la nuit et je suis parti en direction de la réserve pour chasseurs. J' étais a la hauteur de l' école, quand j' ai vu des voitures des Allemands venir du côté de Jadów. Tapi dans les broussailles, je ne les quittais pas des yeux. Se dirigeaient-ils vers ma maison ? Allaient-ils y mettre le feu et tuer tout le monde ? Non ! J' ai eu un soupir de soulagement : ils ne se sont pas arr?tés au village. Aussitôt, j' ai repris mon chemin et j' ai gagné la clôture de la réserve. Bien qu' elle mesurât deux m?tres de hauteur, je l' ai passée sans grande difficulté : c' est a croire que la peur donne vraiment des ailes. Je me suis retrouvé dans la for?t, mais contre toute attente, je ne me suis pas senti en sécurité. Je me suis forcé a reprendre la marche en direction d' Urle13. J' avais le c?ur dans la gorge. A chaque craquement de broussailles, au moindre bruit de feuilles, j' étais pris de terreur. Je retenais ma respiration, je rentrais ma t?te dans les épaules. J' étais tout ou?, pr?t a plonger dans les buissons a tout moment. On dit que par temps calme, un silence absolu r?gne dans la for?t. Ce n' est pas vrai. La for?t est pleine de murmures, de chuchotements... on entend comme des hal?tements, des bruissements, des murmures ; on se méfie des irrégularités du terrain et on croit voir des ennemis tapis dans l' ombre, en train de vous tendre un pi?ge. J' aurais préféré un orage, que le vent hurle dans les branches, que le tonnerre gronde, qu' il tombe des hallebardes. La panique m' a fait oublier ce qui était pourtant évident : les Allemands se méfiaient de nos for?ts, ils ­évitaient de s' y aventurer, du moins en dehors des opérations ciblées. L' angoisse causée par ces dangers imminents m' ôtait la raison. Les n?uds dans les troncs d' arbres devenaient soudain des yeux qui me guettaient, les creux - des bouches ouvertes pour crier. Les buissons de genévrier - des soldats accroupis, pr?ts a m' attaquer. Le moindre bruit, comme le battement soudain des ailes d' un oiseau, me faisait sursauter. J' étais mort de peur ! Je venais de comprendre a quel point la for?t pouvait ?tre effrayante. Il n' était pas question pour moi de m' allonger sur la mousse épaisse, sous les couronnes d' arbres, et de respirer. Je me sentais en danger. Quand j' ai enfin atteint l' autre côté de la for?t, j' étais épuisé. Je me suis dit qu' il serait raisonnable de rester caché jusqu' a la tombée de la nuit, mais je n' ai pas pu m' y résoudre. Apr?s avoir passé par un trou dans la clôture, je me suis retrouvé sur la route. J' étais trop fatigué pour me rendre compte du fait que j'offrais un spectacle peu commun : v?tu d' une chemise, en pantoufles.

Il faut savoir que les vastes for?ts qui s' étendaient entre Jadów et Wyszków faisaient peur aux Allemands : ils craignaient de tomber dans une embuscade tendue par les partisans - et ce n'était pas sans raison. Ces derniers surgissaient comme de nulle part, et apr?s une action audacieuse, disparaissaient dans les bois. Les Allemands ne comprenaient pas comment c' était possible. Les nombreuses chasses a l' homme qu' ils organisaient dans les bois ne donnaient rien. La raison en était simple : il n' y avait pas de détachement de partisans campant dans la for?t. Les partisans, c' étaient des habitants des villages du coin. Leurs armes étaient bien cachées dans des caves, des porcheries, des débarras et tout endroit s?r qu' on pouvait trouver dans des bâtiments ruraux. Quand une action était prévue, on se rassemblait. Sinon, chacun restait chez soi. Les ordres et les instructions étaient délivrés par des agents de liaison qui circulaient de village en village. On organisait réguli?rement des rassemblements de formation, dans les bois ou chez des particuliers. Les hôtes étaient soit eux-m?mes membres de la résistance, soit ils savaient se montrer discrets et faisaient ceux qui ne voyaient rien.

Un endroit idéal pour ce genre de rencontres était la maison particuli?rement accueillante de Mme Smolińska14 a Urle. La maîtresse de la maison, une femme cultivée et avenante, y a tenu une épicerie jusqu' en 1943. Dans le magasin, il y avait une table de billard, et derri?re le comptoir, on voyait souvent Krysia, sa fille, une demoiselle de dix-sept ans d'une rare beauté. Rien d' étonnant que tous les gars du village y passassent des heures enti?res a jouer au billard. Il y avait toujours plein de monde, et c' était parfait : les membres de la résistance qui venaient a cette adresse n' attiraient l' attention de personne. C' est chez Mme Smolińska que je me suis arr?té pour la nuit, c' est la que mon p?re et mon fr?re sont venus me voir le soir.

Je devais avoir l' air bizarre, parce que Mme Smolińska m' a demandé aussitôt :

- Qu' est-ce qui vous arrive ? Il s' est passé quelque chose de grave ?

Les dames Smolińska, m?re et fille, m' ont fait entrer et ont pris bien soin de moi, comme je m' y attendais. Mais, malgré leur bienveillance, j' étais toujours sur les nerfs et j' avais la t?te qui tournait. Je pouvais a peine enchaîner quelques pensées cohérentes. Que faire ? Qu' adviendrait-il de ma famille ? Et de mes amis ? O? aller, comment faire pour ne pas ?tre arr?té ?

A la tombée de la nuit, mon fr?re est venu en compagnie de mon p?re. Devant ce dernier, je me tenais comme un écolier, pleinement conscient de ma faute. Je cherchais le pardon dans son regard. J' avais besoin qu' il me réconforte et qu' il me conseille.

- Eh bien, dit-il, apr?s un long moment de silence, ce qui est fait, est fait. Demain, je vais parler aux gendarmes. On va te faire parvenir quelques affaires et de l' argent, et ensuite, tu vas devoir partir d' ici. Et si tu allais chez les Raczyński pour quelques jours ?

J' ai passé la nuit chez Mme Smolińska. Le lit était pr?s de la fen?tre. Le lendemain matin, a peine réveillé, j' ai regardé dehors. Et la, a ma grande terreur, j'ai aperçu les m?mes gendarmes que la veille. Ils étaient juste devant la maison. Par bonheur, ils ne m' ont pas remarqué ; ils suivaient leur chemin, j' ai deviné qu' ils venaient de la gare. C' était un mercredi, le jour du marché hebdomadaire a Jadów, et selon toute vraisemblance, les gendarmes s' y rendaient. Pourquoi étaient-ils venus en train, et non en voiture ? Je n' en avais aucune idée. Tout ce que je savais, c' était que le danger ne cessait de me guetter. Bientôt, j' ai pris congé de mes hôtesses et je me suis remis en route. Ce jour-la, la for?t ne me faisait plus aussi peur. La tension nerveuse de la veille a cédé la place a un sentiment de résignation. Je me suis calmé. A l' heure convenue, j' ai entendu mon fr?re m' appeler. Il m' apportait une petite valise, une veste, des chaussures et quelque chose a manger. " Hier soir, l' un des Allemands qui habitent chez nous a dit a maman : "M?re, gut ; p?re, gut ; mais Marian, bandit." "

Je lui ai demandé de venir me voir une seconde fois : je voulais avoir des nouvelles de mon p?re. Les Allemands, l' avaient-ils laissé tranquille ? Ou, a Dieu ne plaise, l' avaient-ils arr?té ?

Depuis mon enfance, je connaissais la for?t avoisinante comme ma poche. Un sentier sablonneux m' a amené jusqu' au chemin de campagne qui liait Zawiszyn et Borzymy. De l' autre côté de la route s' étendait aussi une for?t, non clôturée. La route était déserte, je l' ai donc suivi pendant un certain temps. Mais au moment o? j' ai aperçu des personnes qui venaient de la direction opposée, j' ai regagné d' un bond l' abri des arbres. Depuis ma cachette, j' ai observé la route. C'étaient des femmes qui approchaient, et il se trouvait que je connaissais l'une d'entre elles : il s' agissait de Halina Tesman15. Je n' ai pas pu me retenir : j' ai couru a leur rencontre. Halina devait ?tre surprise quand je lui ai demandé de me suivre dans la for?t, mais elle s' est exécutée.

Et moi de bredouiller :

- Je suis tellement heureux de voir que tu es de retour. Moi, malheureusement, je suis compromis, et je ne peux pas rentrer a la maison. Les Allemands ont fouillé chez moi, ils ont trouvé des papiers compromettants. Je ne sais plus quoi faire.

Halina était une voisine proche. Quelques jours auparavant, elle avait été prise par les gendarmes lors d' une rafle a la gare ferroviaire de Tłuszcz. Les Allemands avaient encerclé le train, ils avaient passé au peigne fin les voitures. Tous les jeunes gens qui s' y trouvaient avaient été forcés a descendre, ensuite les gendarmes les avaient embarqués dans des camions et conduits a Varsovie, au camp de transit, rue Skaryszewska. On y sélectionnait les détenus, on les soumettait a des examens médicaux et, au bout de quelques jours, on les envoyait en Allemagne, pour des travaux forcés dans l' agriculture ou dans l' industrie.

J' avais accompagné la m?re d' Halina, quand elle avait foncé a Varsovie, rue Skaryszewska, folle d' inquiétude pour sa fille. Plongés au milieu de la foule rassemblée au pied du mur, nous observions des centaines de visages qui apparaissaient aux fen?tres, criant quelque chose a leurs proches. Les détenus cherchaient des yeux les membres de leur famille, et ceux qui avaient eu la chance d' en voir un, criaient son nom et essayaient de lui transmettre un message. Nous avions reconnu le visage d' Halina dans une fen?tre au deuxi?me étage. Elle était en pleurs. En la voyant comme ça, sa m?re avait, elle aussi, fondu en larmes. La revoir ce jour-la, saine et sauve et de retour chez elle, était inattendu et tr?s réconfortant.

Nous nous sommes installés dans une clairi?re et la, j' ai appris comment Halina avait pu éviter d' ?tre envoyée en Allemagne. En fait, sa m?re avait remué ciel et terre pour entrer en contact avec les gendarmes qui surveillaient les transports de prisonniers. L' un des gardiens était d' accord pour fermer les yeux sur une évasion, bien s?r moyennant finance : il voulait dix mille zlotys. Ce n' était pas rien. Il n' était pas évident de se procurer une telle somme, et encore moins de la remettre a une personne qui n' inspirait aucune confiance. Le gendarme pouvait tr?s bien prendre l' argent sans ensuite lever le petit doigt pour remplir sa promesse. Et, m?me s' il avait l' intention de coopérer, il ne pouvait pas garantir qu' une occasion de faire évader la prisonni?re se présenterait. Mais, cette fois-ci, tout s' est bien passé. Le gendarme a placé Halina a la fin de la colonne des prisonniers, dans la rangée extérieure. Au moment o?, sortant du tunnel de la gare de Varsovie-Est, la colonne se dirigeait vers les quais o? le train attendait les prisonniers, le gendarme qui la suivait a bousculé Halina, de sorte qu' elle s'est retrouvée dans la foule de passagers qui attendaient le train sur la voie opposée.

Halina me racontait son histoire, le visage rayonnant. Elle était heureuse, tellement heureuse d' avoir échappé a la déportation. En la regardant, je ne pouvais m' emp?cher de repenser a ma situation : moi, je n' étais pas en sécurité. A tout moment, je risquais d' ?tre arr?té, et si les Allemands me prenaient, ils allaient me tuer, j' en étais certain. Encore plus que la mort, je redoutais la torture. Je savais pertinemment qu'en cas d' arrestation, j' y serais soumis.

Quand le soir est venu, j' étais de nouveau seul. La for?t offrait une sécurité relative, mais bien que le printemps ait été exceptionnellement chaud, il valait mieux ne pas dormir a la belle étoile. J' ai donc décidé? de chercher un hébergement chez des gens que je connaissais. Finalement, j' ai frappé a la fen?tre d' une petite maison qui se trouvait a l' écart du village. Le p?re de famille est sorti pour me parler. Je lui ai expliqué ma situation, et la, a ma surprise, il m' a dit :

- J'aimerais vous aider. Mais, au cas o?... ce serait vous et nous aussi, vous savez.

Il avait enti?rement raison, mais je ne m' attendais pas a une telle réaction. J' ai proposé timidement :

- Pourriez-vous au moins laisser la porte de la grange ouverte ?

Apr?s un moment de silence qui m' a paru tr?s long, il a dit oui. Je me suis engouffré dans le foin et j' ai sombré aussitôt dans un sommeil profond.

- Cher Marian, il va bientôt faire jour, vous devez partir. Nous sommes trop visibles depuis la route, c' est dangereux. La voix de mon hôte m' a mis sur le qui-vive. Je me suis levé d' un bond.

- On vous a préparé un thé bien chaud, du pain et du beurre.

Je me suis saisi de la bouilloire, car j' avais froid au point que mes dents claquaient. Mon hôte jetait des regards nerveux autour de lui. Le pauvre ! Il avait passé une nuit blanche, il m' avait m?me préparé du thé et a manger, mais moi, au fond du c?ur, je lui en voulais de ne pas m' avoir réservé un accueil plus chaleureux. Je savais bien qu' il craignait pour sa vie et pour celle de sa famille, mais je gardais a l' esprit que moi aussi, j' étais passé par la. Apr?s la liquidation du ghetto de Jadów, nous avions hébergé des Juifs sous notre toit. Nous avions invité a notre table des gens qui s' étaient évadés du camp pour prisonniers de guerre soviétiques a Ostrówek Węgrowski16. Oui, nous avons plus d' une fois risqué notre vie de mani?re compl?tement désintéressée, mais c' était ainsi a l' époque. On ne savait pas agir autrement, car on était avant tout des ?tres humains.

Il commençait a peine a faire jour quand j' ai regagné la for?t. J' avais une envie folle de m' allonger sur le tapis de la mousse sous les sapins, de me rendormir, mais la raison l' a emporté. Je me suis mis a marcher, en choisissant les endroits o? la broussaille était dense. J' ai attendu le crépuscule, avant de prendre le train a la gare d' Urle. Au petit matin, j' étais déja a Ostrów Mazowiecka. Un bon ami de mon p?re, Raszyński, y habitait. Avant la guerre, mon p?re et lui travaillaient ensemble a la voirie, et ils se rendaient souvent visite. Plus tard, Raszyński s' est installé a Ostrów Mazowiecka, o? il a acheté ou loué un moulin a gruau, mais ils ont continué a s' écrire. Je me suis rendu a l' adresse que mon p?re m' avait indiquée et j' ai frappé a la porte. On m' a tout de suite fait entrer : la fille des Raszyński, une demoiselle de seize ans nommée Basia, se tenait sur le seuil. Cette visite a été jugée tout a fait normale, j' ai été accueilli tr?s chaleureusement, traité avec tous les honneurs. M. Raszyński m' a persuadé de rester au moins quelques jours. Avec Basia, on faisait des balades, on jouait aux cartes... Mais le temps passait et il devenait de plus en plus urgent que je parte. Mes hôtes ont commencé a deviner la véritable raison de ma visite, et bien qu' ils n' aient rien dit, je sentais que ma présence devenait encombrante. Un matin, quand M. Raszyński m' a emmené dans le moulin a gruau, je lui ai tout avoué. " Je m' en doutais ", a-t-il dit, avant de me demander ce que j' envisageais de faire par la suite. Honn?tement, je ne savais quoi répondre. Je devais partir, c' était évident. Un séjour prolongé chez les Raszyński, sans déclaration aupr?s des autorités, mettrait toute la famille en danger. J' avais de la famille dans la région de Łowicz et a Varsovie, mais je craignais que leurs maisons ne soient mises sous surveillance. Non, je ne savais pas quoi faire. Je n' en avais aucune idée. J' ai dit grand merci aux Raszyński pour m' avoir hébergé et nourri pendant toute une semaine. Ils m' ont souhaité bonne chance. J' ai acheté un billet pour Varsovie et j' ai pris le train, mais arrivé a la gare d' Urle, j' ai changé d' avis et je suis descendu du wagon juste au moment du départ. Avant de m' en aller pour de bon, je devais prendre des nouvelles de ma famille. Ça faisait huit jours que je n' avais aucune nouvelle d' eux, et huit jours, dans certaines situations, cela représente un temps tr?s long.

Je marchais depuis la gare, a travers une for?t de sapins centenaires, en écoutant le vent souffler dans les sommets des arbres. Je me dirigeais vers Jadów, m?me si je n' avais aucune idée de l' endroit o? je pourrais passer la nuit. J' ai fini par aller chez un ami, Heniek Puchała, qui ne vivait pas loin, a Nowy Jadów. Ce n' était peut-?tre pas un choix avisé : ledit ami étant actif au sein de la résistance, il risquait une descente des gendarmes a tout moment. Malgré tout, il m' a invité chez lui. Il m' a assuré que ma famille allait bien, m' a donné a manger et m' a conduit dans une chambre a coucher.

- Tu n' as qu' a chercher sous l' oreiller, au cas o?, m' a-t-il dit.

J' ai regardé sous l' oreiller. Il y avait des grenades a main.

Le lendemain, Heniek me fit venir dans la grange.

- Tu ferais mieux de ne pas rester cette nuit : nous avons prévu de mener une opération. Je vais te conduire chez Wierzbicki.

Tout en parlant, Heniek a sorti un pistolet-mitrailleur Sten d' un tas de foin, il l' a démonté et huilé, avant de le remonter avec habileté.

- Dis, tu ne pourrais pas m' emmener avec toi ?

- Non, je regrette. Moins on est nombreux, mieux ça vaut. Tous ceux qui participent a l' opération ont des tâches strictement définies, et de toute façon, si tu n' es pas armé, tu ne pourras pas nous aider. Moi malheureusement, je n' ai qu' un seul pistolet mitrailleur.

Que pouvais-je faire ? Tard le soir, j' ai frappé a la porte des Wierzbicki. Le jeune couple m' a accueilli sans hésitation, bien qu'ils connaissaient ma situation. Plus encore : ils m' ont offert leur chambre a coucher, avec un grand lit en lin blanc, et ont déclaré vouloir passer la nuit dans la cuisine. Leur hospitalité m' a beaucoup touché. J' en étais m?me un peu g?né. Ils ne s' étaient pas fait prier pour me laisser passer la nuit dans leur grange, loin de la. J' ai succombé a la tentation et je me suis vautré dans les draps. Apr?s a peine deux heures de sommeil, j' ai été réveillé par une explosion puissante, suivi de rafales de pistolets mitrailleurs. L' opération dont Heniek m' avait parlé venait de commencer. A ce moment-la, j' ignorais que les soldats clandestins de l' Armée de l' Intérieur avaient entrepris de faire exploser le train transportant l' armée pour le tronçon entre les gares d'Urle et de Szewnica17. Je n' allais l' apprendre que le lendemain. En attendant, je ne pouvais pas rester tranquillement au lit, c' était bien trop dangereux. La maison des Wierzbicki n' était pas suffisamment loin de la voie ferrée. Bientôt, des camions blindés pleins de soldats allemands allaient débarquer, il y aurait de la chasse a l' homme, des fouilles, des arrestations. Je me suis habillé a la hâte, pris ma valise, remercié mes hôtes pour leur accueil chaleureux. Je leur ai expliqué le pourquoi de mon départ accéléré et je suis parti pour disparaître dans l' obscurité. J' ai suivi des sentiers que je connaissais par c?ur depuis mon enfance pour arriver a Jadów. Je ne voulais pas emprunter de grandes routes. J' ai retrouvé la maison de mon ami d' enfance, Heniek Siedlecki18. Il avait un atelier de serrurerie sur la place du marché et il habitait au premier étage, du côté de la cour. J' ai frappé a la porte. Aucune réponse. J' ai continué a frapper, toujours sans résultat. Enfin, découragé, je me suis assis sur les marches de l' escalier. A ce moment-la, j' ai entendu le bruit des pas. C' était Heniek ! On s' est mis a parler, parler et encore parler. Quand l' envie de dormir est devenue irrésistible, Heniek m' a conduit dans une petite chambre, et, avant de se retirer, il m' a expliqué qu' il était tr?s facile, au besoin, de sauter par la fen?tre sur le toit de l' annexe, et de la, de se glisser au sol. Me retrouver en compagnie d' un si bon ami m' a vraiment fait du bien. Qui plus est, la s?ur d' Heniek s' est fait un point d' honneur de me nourrir, comme si j' étais famélique, et elle cuisinait comme un ange. Tandis qu' elle s' afférait aux fourneaux, Heniek m' apportait les derni?res nouvelles de Jadów.

- En aucun cas, tu ne devrais mettre le nez dehors, m' a-t-il dit. A Jadów, ça grouille de soldats. Pr?s de Dębne, dans un canal, gisaient plusieurs wagons de bus Pullman, avec de nombreux soldats tués.

- Ils fouillent des maisons a Urle ?

- Non, pas a ma connaissance. Les gendarmes ratissent les for?ts du côté de Wyszków.

- Oui, on a déja vu ça. Ils cherchent les partisans. Ils ne les trouveront pas dans la for?t.

Peu apr?s, j' ai pris congé des Siedlecki. Je me déplaçais sous le couvert de la nuit, je profitais de l' hospitalité de différents amis. Une nuit, je n' ai plus pu résister a l' envie de voir mes parents. Ils me manquaient trop. A pas de loup, je me suis approché de la fen?tre de leur chambre, et j' ai frappé a la vitre.

- Marian ? ai-je entendu ma m?re chuchoter a travers la fen?tre entrouverte.

Peu apr?s, elle est apparue sur le seuil, silencieuse tel un spectre.

- Qu' est-ce que tu fais la ? a-t-elle soufflé. Les Allemands surveillent la maison. Ils m' ont déja dit que s' ils te voyaient, ils allaient tirer sans prévenir. Mon Dieu, que je dois-je faire ?

- Maman, ne t' en fais pas. Je vais partir.

- Non, mais que racontes-tu ? Tu dois rester !

On parlait a voix basse : il y avait des civils allemands qui vivaient a l' étage. Mon p?re m' a raconté sa visite a la gendarmerie. Les Allemands l' avaient assuré qu' ils ne me voulaient aucun mal : " Il est jeune, c' est normal qu' il ait eu peur, mais il n' a rien a craindre, il suffit qu' il vienne au poste pour quelques formalités, et tout ira bien ". Mon p?re ne les a pas crus une seconde.

- Tu dois partir le plus loin possible, m' a-t-il dit. La guerre ne va plus durer longtemps, mais en attendant, tu seras en danger si tu restes. Il y a quelques jours, des gendarmes sont venus fouiller toute la propriété. Ils n' ont rien dit, mais il était clair que c' est toi qu' ils cherchaient. Nos locataires allemands sont du m?me avis, ils ont eu la gentillesse de nous mettre en garde : les gendarmes veulent ta peau.

- Je ne sais pas o? aller. Je ne veux pas mettre la famille en danger.

- Tu n' as pas pu rester plus longtemps chez les Raszyński ?

- Non, je ne voulais pas abuser de leur hospitalité.

- Tu devrais peut-?tre aller a Varsovie. Te perdre dans la foule.

- J' irai plutôt chez Kazik Pieniążek.

- Cela me semble ?tre une bonne idée. En attendant, les Allemands ne vont certainement pas te chercher ici ; il ne leur viendrait pas a l' esprit que tu aies pu revenir chez toi. Reste avec nous deux ou trois jours.

Je suis donc resté, mais la situation est vite devenue insupportable. Enfermé tout le temps dans la chambre, j' ai commencé a tourner en rond. La nuit suivante, j' ai pris congé de mes parents et je suis parti en for?t. J' y ai passé toute une journée, avant de prendre le train a la gare d' Urle.

Kazik Pieniążek était technicien routier. Dans les années 1942-1943 il avait travaillé a la construction d' un pont pr?s de Zawiszyn. On l' avait logé a Zawiszyn, et nous avons vite appris qu' il était un grand amateur de bridge. On avait passé de nombreuses soirées ensemble, chez nous, a jouer aux cartes. Peu a peu, on était devenus amis. On se voyait de plus en plus souvent, pour discuter, jouer au billard chez Mme Smolińska ou encore aller en promenade en compagnie de Krysia. Mais le jour était venu o? le pont était pr?t. Kazik était ­reparti. Il vivait maintenant a Sulejówek. Il occupait un poste de commis au conseil municipal, o? son fr?re était secrétaire. Tous les deux étaient engagés dans la résistance, ce que j' allais découvrir plus tard. Ils m' ont réservé un accueil des plus chaleureux. Ils vivaient dans la maison o? siégeait le conseil communal. C' était une belle maison située dans un grand jardin, vis-a-vis de la gare. Il y avait toujours plein de gens, dans les bureaux et a la gare, de sorte que je ne pouvais sortir que tard le soir, et seulement en cas de nécessité.

La planque semblait idéale. Je vivais dans un bâtiment " administratif ", un lieu qui ne laissait pas penser qu'il abritait des personnes cachées. Les fr?res me présentaient a tous les amis de la famille qui venaient a la maison, en leur racontant mon histoire en détail. C' était tr?s rassurant. J' ai compris que je pouvais faire confiance a tous ces gens, m?me a ceux que je voyais pour la premi?re fois. Ils avaient tous des liens avec le mouvement de la résistance : les uns en étaient membres, les autres soutenaient leurs compatriotes qui risquaient leur vie dans la lutte clandestine contre l' occupant.

M?me ceux qui étaient d' avis que la résistance armée n' avait pas de sens, ceux qui disaient que la situation était désespérée et que, dans la répartition mondiale des forces, les Polonais, en tant que nation ne pouvaient qu' offrir le tribut de leur sang, ne se seraient jamais déshonorés par la délation. Malgré tout le réconfort que l' on m' apportait, il m' arrivait de vivre des moments de crise : ma présence mettait en danger tous ces gens bien. Peut-?tre m?me mon bon ami, Kazik, pense-t-il que je suis un importun insensible, incapable de comprendre que tout a ses limites ?

Parfois, le vrombissement d' une voiture la nuit me tirait du sommeil, me forçant a prendre une décision immédiate : fuir ou rester ? D' une mani?re ou d' une autre, les Allemands pouvaient retrouver ma trace, et la nuit était le moment le plus propice pour procéder a une arrestation. Apr?s chaque fausse alerte j' avais du mal a me rendormir. Je savais bien que la guerre n' allait pas durer éternellement, que le front de l' Est approchait a grands pas de Varsovie et que les Allemands essuyaient des pertes sensibles sur tous les fronts, mais cela ne changeait pas grand-chose pour moi. Dans ma situation, chaque jour, voire chaque heure, comptait, car a chaque moment, je risquais de tomber entre les mains des gendarmes.

Cela faisait deux semaines que je vivais a Sulejówek quand, un soir, Kazik est rentré tard. Il s' est endormi comme une masse d?s qu' il a posé sa t?te sur l' oreiller, mais au bout de quelques heures, il est venu chercher des cigarettes.

Moi, je ne dormais pas cette nuit-la.

- Kazik, je n' en peux plus, ai-je lâché. Si je ne trouve pas de travail, je vais devenir fou. Ou alors mets-moi en contact avec les nôtres a la for?t.

- Je croyais que tu te plaisais ici dit Kazik en fronçant les sourcils. Les conditions sont bonnes, tu es en sécurité...

- Je ne peux plus rester enfermé. La guerre peut encore durer plusieurs mois. S' il te plaît, il faut que tu m' aides.

- A quel genre de travail penses-tu ? Tu ne vas pas pouvoir donner ton nom ni ton adresse.

- Je sais manier une pelle et une pioche, je serais heureux de travailler n' importe o?. Et, quand la résistance m' aura fourni de faux papiers, j' aurai plus d' options.

- On en reparlera demain. Tu ne t' es pas encore couché ?

- J' ai du mal a dormir.

Kazik s' est tu pendant un long moment.

- Marian, te fais-tu du souci pour nous ? a-t-il repris. C' était a croire qu' il savait lire dans mes pensées. Tu es un ami tr?s cher et m?me si je n' avais rien a voir avec la résistance, je serais pr?t a prendre des risques pour te venir en aide. On s' épaulait a Zawiszyn, on fera de m?me a Sulejówek. J' esp?re que toi aussi, tu me consid?res comme un ami... Tu sais, quoi ? Demain, on organise une partie de bridge. L' ancien commandant des gardes du corps de Piłsudski vient toujours pour jouer. C' est un type tr?s bien, ce vieux. Tu as envie de jouer avec nous ?

- Évidemment... Et, pour ce qui en est de mon travail, tu ne crois pas que j' attirerais moins l' attention si je partais le matin au boulot, comme tout un chacun ? Les gens doivent commencer a se demander ce que je fais ici, assis a me tourner les pouces. Si je travaillais, il serait clair pour tout le monde que vous m' hébergez parce que j' ai trouvé un emploi dans le coin. Essaie de me comprendre : ce n' est pas seulement que je veux éviter d' abuser de votre générosité, mais je m' inqui?te aussi bien pour mon propre sort que pour le vôtre. Il me faut absolument, d' une mani?re ou d' une autre, reprendre un train de vie normal, et - pour ?tre vraiment honn?te - je ne souhaite risquer que ma propre vie.

- Tu as raison. Un gars qui travaille n' attire pas l' attention. Il faut vraiment penser a te trouver un emploi. J' ai peut-?tre une idée. Mais, en attendant, il est temps de dormir.

Le lendemain dans l' apr?s-midi, Kazik m' a annoncé qu' il m' avait trouvé un emploi de tisserand.

- Si tu dois travailler, autant gagner bien ta vie, a-t-il dit.

Il a fallu que je change d' adresse ; je suis allé a Radość. Kazik y avait de la famille. Ses parents, sa s?ur, le mari de celle-ci et leur enfant, vivaient dans une maison en bois, située a la lisi?re de la for?t, rue Sienkiewicza. Il y avait une chambre mansardée, a laquelle on pouvait accéder par un escalier extérieur. C' est dans cette petite chambre qu' on m' a installé.

Kazik avait encore un fr?re qui vivait a Międzylesie. Celui-ci possédait deux ateliers de tissage manuel. C' est chez lui que je devais apprendre les rudiments du métier de tisserand.

Vivre a l' écart, passer ses journées dans un atelier o? personne ne venait, emprunter un sentier de for?t pour aller au travail - cela semblait parfait pour quelqu' un qui voulait passer inaperçu.

Mais, pour commencer, il me fallait de l' argent pour aménager ma nouvelle demeure, et je n' avais pas un sou. Je n' ai pas eu d' autre choix que d' aller voir mes parents. Kazik, en bon ami, a décidé de m' accompagner.

Je suis resté caché derri?re la clôture de la réserve de chasse, tandis que Kazik est allé vérifier la situation. Si tout allait bien, il devait se mettre devant le porche, pour que je puisse le voir. En effet, quelques minutes plus tard, il est ressorti. Le c?ur battant la chamade, j' ai abandonné ma cachette et j' ai commencé a marcher en direction de la maison. J' étais a mi-chemin quand j' ai aperçu une voiture venant du village. Je me suis aussitôt accroupi et, la t?te baissée, j' ai commencé a nouer mes lacets. Ce n' était peut-?tre pas un subterfuge des plus intelligents, mais je n' ai rien trouvé de mieux. D' ailleurs, ça a marché : la voiture est passée a côté de moi sans s' arr?ter.

J' ai vu mes parents, juste le temps d' une br?ve conversation. Ils m' ont dit que la maison était surveillée, surtout la nuit. Ma m?re m' a trouvé des couvertures et du linge, et nous sommes repartis. Il nous fallait prendre le train, m?me si je craignais les fouilles que les gendarmes aimaient a faire lors de l' arr?t a la gare de Tłuszcz. Ils faisaient irruption dans les wagons et s' emparaient des bagages. Quand ils tombaient sur des paquets o? il y avait de la viande, ils les jetaient par les fen?tres. J' avais peur qu' ils ne me reconnaissent, m?me si le train était plein a craquer et qu' il faisait sombre dans les wagons. Avec Kazik, a voix basse, nous nous sommes mis d' accord qu' en cas de fouille, il dirait que les colis avec la literie étaient a lui. Moi, je devais simplement garder le profil bas. Je portais de fausses lunettes et j' avais changé de coiffure, mais les gendarmes de Tłuszcz m' auraient aisément reconnu malgré mes efforts pour changer d' apparence. Quand le train s' est arr?té a Tłuszcz, j' ai retenu ma respiration. Je ne quittais pas des yeux le quai. J' ai eu un frisson de terreur a la vue d' un gendarme qui sortait du bâtiment de la gare. Je l' ai reconnu : il était venu chez moi ce jour fatal o? j' avais d? quitter la maison. Le gendarme s' est approché de la voie, il a mis la main sur la poignée du compartiment... et a ce moment m?me le train a démarré.

- Kazik, ai-je soufflé. Il me connaissait bien celui-la...

- Dans ce cas, on a eu énormément de chance, a-t-il constaté.

Arrivé a Radość, je me suis jeté sur le lit. Il semblait que j' étais déja hors de tout danger. J' avais un logement, un travail, personne ne devait s' intéresser a moi. Je n' avais qu' a attendre tranquillement l' avancée du Front de l' Est et la défaite des Allemands. L' Armée rouge venait d' atteindre le rivage de la rivi?re Bug.

Mieux encore, les gens qui m' avaient donné refuge étaient adorables. C' était une famille cultivée et chaleureuse. Les Pieniążek, de m?me que les Chajewski, jeune couple avec un enfant, faisaient tout pour que je me sente bien sous leur toit. Je savais que je pouvais compter sur eux.

A l' atelier, j' ai commencé par enrouler du fil sur des bobines. Deux semaines plus tard, j' ai fait ma premi?re journée au métier a tisser. Nous produisions du tissu en fibre de cellulose artificielle. C' était un travail dur et monotone. Quand il faisait chaud, on dégoulinait de sueur. Mais le salaire était plus que décent. Le soir, rentré a la maison, je sombrais aussitôt dans un sommeil profond, sans r?ves. J' ai eu l' occasion de constater moi-m?me que le meilleur rem?de contre les crises psychiques, c' était un travail physique intense.

Le treize juin, c' était le jour de la f?te du propriétaire des ateliers, Antoni Pieniążek. Nous avons fini le travail plus tôt et nous nous sommes mis a table. La réception s' est prolongée, de sorte qu' on a été contraint de rester a Międzylesie pour la nuit, en raison du couvre-feu.

Le matin, Madame Pieniążek est accourue. Elle apportait des nouvelles fâcheuses : au village, ça grouillait de patrouilles allemandes. Les gendarmes arpentaient les rues, armés et pr?ts a tirer. Tout portait a croire qu' ils étaient a la recherche de quelqu' un en particulier. J' ai senti la peur me serrer la gorge. Peu apr?s, un voisin est venu pour nous faire part des derni?res nouvelles. Apparemment, pendant la nuit, des parachutistes soviétiques avaient atterri dans les environs, et les Allemands se sont mis a ratisser tous les environs a leur recherche. Ils fouillaient déja les maisons dans notre rue, et ce n' était qu' une question de minutes avant qu' ils ne frappent a notre porte.

Que devais-je faire ? S' ils me trouvaient la, j' étais perdu. Je n' étais pas domicilié a cette adresse, et je n'étais pas non plus membre de la famille. Tout ceci rendait ma présence dans cette maison suspecte. J' ai jeté un coup d' ?il aux filles des Pieniążek qui dormaient paisiblement et j' ai compris, sans l' ombre d' un doute, ce qu' il me restait a faire. Je devais disparaître. Sans tarder. Ce n' est qu' une fois dehors, que j' ai réfléchi a la meilleure tactique a adopter. Je pouvais prendre la fuite en me dissimulant derri?re les maisons, mais c' était tr?s risqué. L' alternative, c' était de prendre la grande route, l'air de rien, et de présenter ma kennkarte19 si on me la demandait. Il y avait toujours une chance qu' ils ne fassent pas attention a mon adresse. Oui, c' était la chose la plus raisonnable a faire - s' en aller, le long du trottoir, tranquillement, comme si j' étais un type sans histoires. Mais c'était plus facile a dire qu' a faire. Il fallait que j' arrive a me maîtriser et a surmonter la peur. Les dents serrées, je me suis mis a marcher droit devant moi. Je m' efforçais de garder un air indifférent. Je suis arrivé au tournant de la rue et la, j' ai vu, en face de moi, quatre scélérats en stahlhelms, qui marchaient en écartant les jambes, avec des fusils pr?ts a tirer. J' ai senti la sueur goutter sur mon front. Les mains dans les poches, je continuais tout droit, sans vaciller. Que faire ? Devais-je me réfugier dans un porche, et ensuite me mettre a courir a toutes jambes ? C' est mon ange gardien qui a d? me souffler a l' oreille que c' était une tr?s mauvaise idée. Si je me dérobais, ils se seraient tr?s probablement rués a ma poursuite. Je marchais le long du trottoir, en regardant droit devant moi. Je comptais mes pas. Un, deux, trois... Les Allemands s' approchaient. Je leur ai souri du bout des l?vres et j' ai dit " bonjour " en les saluant d' un geste de t?te que je voulais désinvolte. L' un d' eux m' a souri a son tour et a balbutié " pon-djour ". J' ai serré les poings, en attendant qu' on me crie " Halt ! ", mais rien n' est venu. Je continuais a marcher, tout ou?e. Toujours rien. J' ai commencé a respirer. Sur la droite, a environ cent m?tres, j' ai aperçu une autre patrouille a la sortie de la rue suivante, qui devait aussi m' avoir vu. J' ai également remarqué un civil. Il fallait que je garde mon calme. En traînant des pieds, comme si je m' ennuyais a mourir, j' ai pris le sentier menant dans la direction de Radość. Personne ne m' a suivi.

Arrivé chez les Pieniążek, j' ai appris que les Allemands venaient juste de fouiller chez eux. On m' a raconté que M. Chajewski est monté dans ma chambre parce qu' il s' inquiétait de mon absence. Depuis la fen?tre, il a vu une patrouille s' approcher. Sans longuement réfléchir, il s' est mis au lit, tout habillé. Les Allemands sont montés dans la mansarde, et apr?s avoir constaté que le locataire était bien chez lui, ils sont repartis.

A cette époque, il arrivait souvent que des personnes n' ayant aucun lien avec la résistance se retrouvent par hasard dans le feu de l' action, sur le lieu d' une opération. Plus ces gens-la étaient surpris et terrifiés, plus ils attiraient l' attention des occupants. Les gendarmes étaient persuadés d' ?tre tombés sur d'" affreux " partisans. Ils embarquaient tout le monde dans des camions et les emmenaient au poste. Il s' ensuivait un interrogatoire par la Gestapo. Dans la plupart des cas, les suspects n' étaient pas interrogés immédiatement ; on les faisait patienter des semaines enti?res dans les caves de la Gestapo. C' était l' une des pires tortures : rester enfermé, sans savoir ce qui adviendrait, avec pour seul camarade l' angoisse, une angoisse atroce, paralysante. En m?me temps, la famille du détenu paniquait. On fouillait frénétiquement tous les coins et recoins de l' appartement, on br?lait des lettres, des photos, des cartes, on cherchait des armes qui n' existaient pas, des tracts, de la presse clandestine... On ne pouvait pas exclure que le détenu ait rejoint le mouvement de résistance a l' insu de ses proches. A chaque fois qu' une voiture s' arr?tait devant la maison, qu' on entendait un bruit de pas, on était transi de peur. On s' attendait a une perquisition, a des cris, a des coups et a des arrestations. Apr?s quelques jours, si rien ne se passait, on commençait a chercher le moyen de contacter une personne haut placée qui aurait des relations avec les autorités allemandes, dans l' espoir d' apprendre quoi que ce soit sur le disparu. Parfois, cela marchait. Les familles apprenaient l' endroit o? leur proche était détenu, voire la date de sa libération. Ces informations n' étaient jamais gratuites. Les intermédiaires savaient profiter de l' occasion. " Votre mari peut ?tre sauvé, mais cela va vous co?ter cher. Ils veulent cinquante mille zlotys ". Et, la famille commençait a s' afférer. On essayait de vendre des objets de valeur, on empruntait de l' argent aux amis. Quand, le lendemain, le prisonnier était libéré et qu' il revenait a la maison, sa famille était folle de joie. Personne ne regrettait l' argent dépensé ; la seule chose qui comptait, c' était que leur proche soit en vie. Combien de personnes, bien que certainement innocentes, n' étaient jamais rentrées chez elles ? Et ces cas faisaient grand bruit lorsqu' on réussissait, m?me pour des personnes arr?tées avec une arme a la main, a les faire sortir de prison contre une rançon de plusieurs centaines de milliers de zlotys. Cependant, ces cas restaient rares, ne serait-ce que parce qu' il n' était pas toujours possible de trouver des Allemands amateurs de pots-de-vin ni d'avoir de quoi payer. Le probl?me, c' est que les familles des détenus ne disposaient pas toujours des sommes nécessaires.

Fort heureusement, ce jour-la, les gendarmes ont laissé les Pieniążek et les Chajewski en paix. Apr?s mon retour, on s' est mis a parler. Nous étions soulagés d' avoir évité le pire. On s' est demandé pourquoi les Allemands, d' ordinaire si méticuleux, n' avaient rien remarqué de bizarre lors de la perquisition. On a fini par constater que leur objectif n' était pas de fouiller les maisons des habitants, mais de débusquer au plus vite les parachutistes. Pourquoi, arrivés dans ma chambre mansardée, n' avaient-ils pas regardé sous la couverture pour voir qui s' y cachait ? Probablement, par couardise. S' ils tombaient sur un soldat ennemi, il aurait tiré le premier, et les gendarmes qui se la coulaient douce a l' arri?re du front, n' aimaient pas prendre de tels risques. Devant une menace, ils préféraient faire ceux qui ne voyaient rien. En effet, m?me s' ils savaient qu' il y avait des insurgés dans la for?t, ils ne s' y aventuraient que sur ordre direct, et le cas échéant, ils réclamaient toujours des renforts et des mitrailleuses lourdes. Par contre, ils adoraient s' en prendre a des gens inoffensifs, surtout pendant la liquidation des ghettos ; ils se montraient alors d' une cruauté impitoyable. A quoi bon risquer sa vie en affrontant un ennemi armé qui n' aurait pas hésité a tirer, lorsqu' on pouvait s' employer a massacrer des enfants, des femmes, des vieillards et des hommes sans défense ? Voila pourquoi les patrouilles qui ce jour-la ratissaient les villages a la recherche des parachutistes, allaient vite en besogne. Ils frappaient aux portes, ils se contentaient de jeter un coup d' ?il hâtif dans les pi?ces, et lorsqu' on leur assurait de n' abriter aucun inconnu, ils faisaient demi-tour et s' en allaient avec un soupir de soulagement : le devoir était rempli et ils n' avaient pas risqué leur peau. En définitive, chaque soldat vit avec ses propres joies et préoccupations, et il aspire a survivre dans le cadre du rôle qui lui est imposé.

Ce jour-la, je suis resté dans ma chambre. Je n' ai jamais su quels étaient les résultats de la chasse a l' homme, ni si l' histoire des parachutistes soviétiques était vraie. Ma vie a repris son cours normal. Je travaillais a l' atelier, le dimanche, on jouait au volley, Kazik venait me voir de temps en temps et on passait des heures a parler. Des jours passaient. Les communiqués officiels de l' occupant annonçaient que l' Allemagne réduisait son offensive a l' Est " conformément au plan ", ce qui voulait dire que l' Armée Rouge bottait sérieusement le cul aux Allemands. L' Armée Rouge aurait déja atteint les territoires est de la Pologne..., ce qui donnait l' espoir que la libération était imminente et signifiait aussi la fin de l' occupation allemande. Un jour, Kazik a apporté de la presse clandestine. Nous nous sommes cachés dans la for?t pour lire en toute tranquillité. Le temps passait, et nous ne revenions pas de notre étonnement. On venait d' apprendre que l' Union Soviétique était l' ennemi de la Pologne au m?me titre que l' Allemagne ! Et qu'il était nécessaire de combattre les partisans soviétiques ! Nous regardions l' un l' autre, sidérés. C' était de la folie !

L' armée soviétique était en train de faire reculer les Allemands apr?s plus de quatre ans d' occupation de la Pologne, et on nous disait de les combattre, eux aussi ? Nous ne connaissions rien a la politique, mais nous comprenions parfaitement qu' il était impossible de combattre sur deux fronts. Ce serait un carnage. Nous avions de longues années d' occupation derri?re nous, on voulait enfin vivre, respirer a pleins poumons. En début de la guerre, tous les jeunes étaient impatients de prendre les armes et de combattre l' occupant. Maintenant, on r?vait de pouvoir mener une vie tranquille. Avec Kazik, nous aurions préféré ne jamais tomber sur ce journal clandestin...

J' étais heureux de reprendre le travail. Le cliquetis régulier de la navette permettait de me concentrer sur du concret : les fils de la chaîne n' étaient-ils pas déchirés ? Mes mouvements étaient-ils bien en cadence ? Combien de m?tres de tissu allais-je faire pendant ma journée de travail ? C' était un été particuli?rement chaud, j' étais tout en sueur. La premi?re - la troisi?me - la deuxi?me - la quatri?me, la premi?re - la troisi?me - la deuxi?me - la quatri?me : j' appuyais sur les pédales, suivant le rythme que je connaissais déja par c?ur, tout en tirant sur la poignée pour activer la navette. La navette courait sur la trame, la toile s' enroulait sur la bobine... Ceci aurait pu durer encore longtemps, mais les abeilles ont tout gâché.

Oui, j' ai bien dit : les abeilles. Mon patron possédait deux ruches. Il m' avait dit un jour qu' il voudrait agrandir son abeiller d' un ou deux essaims. J' ai pensé a l' abeiller de mon p?re.

- Nous sommes au mois de juin, je suis certain qu' il y aura de nouveaux essaims a Zawiszyn. Je vais écrire a mon p?re.

Dans ma lettre, je n' ai pas parlé d' abeilles. Je lui ai demandé de se rendre a la Gare de l' Ouest, le vendredi 23 juin, a quatre heures de l' apr?s-midi. J' ai signé " Hanka ", et sur l' enveloppe j' ai indiqué comme expéditeur la dénommée Hanna Niciak, domiciliée au 11 rue Dobra, a Varsovie. Hanka était une cousine, mon p?re devait comprendre qu' elle lui donnait rendez-vous pour discuter d' une affaire importante. Le vingt-trois juin, c' était le jour de f?te de Mme Wanda Chajewska et j' ai trouvé que ce serait une bonne idée d' aller a Varsovie pour lui ramener de belles fleurs.

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